Eaux et reflets

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  Si vous prenez garde aux salissures de quelques vieux murs ou aux bigarrures de certaines pierres jaspées, il s’y pourra rencontrer des inventions et des représentations de divers paysages, des confusions de batailles, des attitudes spirituelles, des airs de tête ou de figures étranges, des habillements capricieux et une infinité d’autres choses, parce que l’esprit s’excite parmi cette confusion et qu’il y découvre plusieurs inventions.

Léonard de Vinci

Cette phrase de Léonard de Vinci est souvent citée, souvent posée comme une sorte de justification et de fondement de l’art abstrait.
Les historiens et critiques d’art ajoutent cependant bien vite que l’on ne saurait considérer comme œuvre d’art une bigarrure ou une salissure, pas plus qu’un dessin d’enfant ou d’aliéné. L’art implique, selon Michel Ragon, maîtrise de soi et ordre. Les formes peuvent être (apparemment) gratuites à condition toutefois qu’elles soient vivantes et sous le contrôle de l’artiste.
Plus de cinquante ans après de telles affirmations, avec le succès de l’art brut, l’évolution du regard et des mentalités, est-il encore possible de définir la frontière de façon aussi restrictive ?
Les forces de la nature ne sont-elles pas (parfois) de l’ordre de l’art ? Serait-il possible de s’allier à elles dans un processus de co-création ?
Si Léonard avait pu disposer de la technologie actuelle et de ses arrêts sur image, aurait-il ajouté l’eau aux salissures et aux bigarrures ? L’eau, ses reflets, ses diffractions, ses irisations, ses anamorphoses ? L’eau et ses mouvances, ses changements incessants ?

C’est en des lieux et à des moments les plus divers que j’ai réalisé ces photos de reflets :
- Sur la berge de la Grenouillère à Croissy, là où naquit dans les années 1870 le mouvement impressionniste,
- La nuit sur le trottoir parisien,
- Sur la grève d’une plage espagnole, entre deux vagues, au petit matin ou en plein soleil,
- Sur une rivière de l’Hérault, haut lieu photographique par la variété de ses courants, de ses profondeurs, de ses lumières et de ses rochers.

Rien dans ces images de reflets n’est le fruit d’une quelconque maîtrise. Tout au plus me fut-il possible de pressentir qu’en tel endroit, avec tel réglage, telle incidence, pourrait se révéler une belle photo.
Plusieurs choses me frappent :
- qu’il soit possible de réaliser des photos si différentes à seulement quelques mètres de distance,
- Que chaque lieu (chaque moment) puisse avoir un style bien à lui, fort difficile à retrouver d’une heure à l’autre, d’un jour à l’autre, d’une année à l’autre,
- Qu’une photo réussie (elles ne le sont pas toutes) puisse témoigner d’une telle harmonie, comme si les forces de la nature pouvaient faire preuve du même talent que les plus grands peintres de l’abstraction lyrique,
- Que des figures anthropomorphes (ou zoomorphes) puissent surgir ça et là avec une fréquence qui semble dépasser le simple fait du hasard : regards d’homme ou de femme, masques de carnaval, expressions d’horreur ou d’extase. Génies des eaux : génies par leur talent, mais aussi génies témoignant de l’esprit du lieu et du moment.
C’est à la mémoire de mon trisaïeul, Elisée Reclus, philosophe anarchiste, en révolte permanente contre les valeurs établies, les lois scélérates et les cadres abusifs de son époque, que je dédie ces photos. Il était aussi un grand visionnaire, le créateur ou le précurseur de l’écologie (dans son double sens scientifique et politique). Dans son « Histoire d’un ruisseau », ouvrage publié en 1869 (réédité en 1995, éditions Babel), on trouve ces lignes :
« C’est avec ravissement que nous contemplons la beauté du ciel, de la verdure et de l’eau courante. Malgré le poids des siècles écoulés, nous nous sentons aussi jeunes que les premiers mortels s’éveillant à l’existence sur le sein de la mère bienfaisante ; nous sommes même plus jeunes qu’eux, puisque nous avons pleinement conscience de notre vie. (…) Ce qui nous enchante surtout, c’est le jeu de la lumière qui pénètre dans les profondeurs de l’eau et nous montre de si charmants spectacles incessamment modifiés par les rides et les ondulations de la surface. » (p. 127 et suivantes).