Abstractions

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Léonard de Vinci fut en son temps un des premiers avoir remarqué que certaines formes purement aléatoires pouvaient stimuler l’imagination, la rêverie, l’émergence de sentiments. Il posait ainsi et quatre siècles avant l’émergence de l’art abstrait, ce qui allait en devenir la justification. Certains on pu contester que de telles formes puissent avoir statut d’œuvre d’art.

Je soutiendrais pourtant qu’une forme si aléatoire soit-elle, peut devenir œuvre d’art si elle nous émeut, si nous pouvons prendre conscience cette émotion et si nous sommes capable de restituer le tout dans une œuvre picturale ou photographique. Une forme susceptible de nous émouvoir, de parler à notre âme, selon l’expression de Kandinsky.
C’est la nuit, en hiver, il pleut sur la ville et personne dans les rues. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’environnement est ingrat. Sur le trottoir parisien les lumières des réverbères se reflètent sur l’asphalte. J’aime les compositions abstraites que nous offre parfois le spectacle des villes ou de la nature. A quoi peuvent bien ressembler les reflets de ces lumières dans leur version photographique ? Est-ce une intuition ? La focale de mon objectif ? Les données de l’éclairage ? Un peu de tout cela ?… Des formes incroyables et insoupçonnées apparaissent. Les constituants de la lampe se révèlent par une lumière jaune virant au brun au contact de l’asphalte. Des effets de tension superficielle créent des dentelures et des ciselures, des formes surréalistes prennent corps : des masques, des visages, des sourires et des grimaces, des anastomoses. Une sorte de bijou… une création surréaliste dans un or rendu encore plus éclatant par le fond noir sur lequel elle est posée. Bizarre qu’une photo si simple à réaliser par le biais des techniques actuelles ne l’ait jamais été (du moins à ma connaissance). De fait je n’ai jamais rien vu de tel, dans aucun livre, aucun journal, aucune exposition.
Je remercie dans l’instant et en mon for intérieur les centaines d’ingénieurs et d’inventeurs qui ont contribué à la mise au point d’un tel appareil … et d’une telle photo. Une photo que je peux contempler d’emblée et que je n’aurais sans doute jamais pu réaliser quelques années plus tôt.
La rue a toujours été pour moi un lieu d’inspiration privilégié. Dès mon adolescence, dès mes débuts dans le monde de la photographie, je me suis intéressé aux chaussées, aux trottoirs et aux nombreuses formes abstraites qu’on pouvait y renconter. Ce qui m’avait valu de la part de mon entourage quelques sarcasmes affectueux.
Il suffit en fait de regarder ce qui est juste sous nos pieds ou devant nos pieds pour y découvrir des merveilles : des rides, des bosselures, des lézardes, des craquelures, des reflets diurnes ou nocturnes, des dépôts de sel et des cristallisations, des incrustations, des débuts de fossilisation, des traces de peintures, des contrastes de matières, le travail du temps. Il y a toute une vie dans le bitume, encore faut-il penser à la regarder, s’autoriser à la percevoir et… supporter le regard de stupéfaction des passants ne comprenant point qu’un homme sans signes évocateurs ou apparents de désordre mental, puisse ainsi s’attarder à photographier un bout de trottoir…