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Gérald Leroy Terquem : une démarche photographique

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Dans la plupart des sites photographiques actuellement consultables sur le net nous ne trouvons et sauf exception, aucun texte d’accompagnement, aucun commentaire, aucun récit. Ce sont parfois les critiques d’art qui s’en chargent et non l’artiste lui-même. Peut être y a-t-il une sorte de présupposé implicite au terme duquel toute œuvre, toute photo, devrait se suffire à elle-même. Témoigner par le simple fait qu’elle existe de la quête de beauté de celui qui l’a réalisée. Et, c’est bien connu, on ne doit jamais rien laisser s’interposer entre la beauté et soi. Il y a bien sûr des exceptions, on peut penser par exemple à l’abondante production littéraire de Salvador Dali, à Henri Michaux qui sut dans certaines de ses œuvres conjuguer textes et dessins. On pense aussi au livre de Willy Ronis : Ce jour là, recueil de ses meilleures photos, accompagnées chacune d’un texte retraçant les circonstances et le climat entourant leur prise de vue.
L’idée s’est donc imposée de réaliser un site photographique dans lequel les textes d’accompagnement seraient une sorte de complément, de propos parallèle mais néanmoins éclairant. Sur un mode assez différent de celui de Willy Ronis, et sans renoncer tout à fait aux aspects factuels, historiques ou circonstanciels, j’ai choisi d’écrire quelques textes retracant aussi l’essentiel de l’expérience intérieure ayant prévalu à la réalisation de ces photos. Sens des choses vécues et ressenties, forces inconscientes qui m’habitent (ou faisant écho à mes perceptions) et qui s’expriment incidemment dans mes choix photographiques.

Il n’y a évidement rien d’obligatoire à lire les textes qui vont suivre, il est tout à fait possible de s’en tenir à la seule vision de ces photos. J’espère cependant que ces textes apporteront un plus, voire même un complément ouvrant l’imaginaire à ce que j’ai tenté d’exprimer. Et suggérer parfois un autre regard que celui pouvant être spontanément porté sur elles.

Lorsque j’étais au lycée, notre professeur de philosophie aimait à définir l’artiste comme « quelqu’un qui montre ce que personne n’avait vu avant lui ». Avec le recul du temps l’envie me prend d’y ajouter quelques compléments :
- … vu sans l’avoir remarqué,
- ou … remarqué sans avoir pris le temps de s’y attarder.
- ou encore.. pris le temps de s’y attarder mais sans en percevoir les vibrations, sensorielles, affectives, et spirituelles.
Il y aurait ainsi des gradations dans le statut de l’artiste (en particulier quand il s’agit d’un photographe), mais aussi dans le regard et la qualité du regard porté, par lui-même ou par l’autre, sur le réel et sur son œuvre.

La photographie renvoie par son étymologie à l’art d’écrire (de s’exprimer) avec la lumière. Une préoccupation centrale retrouvée tout au long de l’histoire de l’art, de Van Eyck et du Caravage à Fellini en passant par Rembrandt ou Cézanne

« La lumière, dit Fellini, est ce qui ajoute, qui efface, qui réduit, qui exalte, nuance, souligne, fait allusion, rend crédible et acceptable le fantastique, le songe, ou au contraire, rend fantastique le réel, transforme en mirage la quotidienneté la plus grise, ajoute de la transparence, suggère de la tension, des vibrations. (…) La lumière dessine l’élégance d’une figure, glorifie un paysage, l’arrache du néant, donne de la magie à un fond de décor. La lumière est le premier des effets spéciaux, considérée comme truquage, comme tromperie, comme enchantement, boutique d’alchimie, machine du merveilleux. (…) Le film, on l’écrit avec la lumière, le style s’exprime par la lumière. » On pourrait en dire autant pour la photographie.
Et Cézanne à qui l’on prête ces mots : « Ce n’est pas une pomme que je peins mais une certaine qualité de lumière sur une pomme ».
La lumière est codée. Par sa direction et ses incidences, sa coloration, ses réflexions, ses jeux de transparences, de réverbération : si elle est diffuse, semblant venir de partout et de nulle part, la dimension spirituelle en sera accentuée, si elle est tangentielle et caressante, ce sera le côté sensuel, s’il n’y a plus que des silhouettes, ce seront les lignes de force qui seront soulignées. C’est par une certaine qualité de lumière que l’âme d’une situation, d’un moment, d’un lieu ou d’une personne pourra se révéler. L’objet lui-même n’étant donc qu’un prétexte, il était assez logique qu’on s’en débarrassât, ce que firent les abstraits.

L’héritage de Cézanne et de Fellini

Il est vrai que l’âme d’une pomme serait d’un intérêt limité si sa représentation ne révélait au passage et on ne sait trop comment, un peu de l’âme de Cézanne lui-même. Bref Cézanne ne peignait pas des pommes mais se peignait lui-même à travers ses représentations de pommes et sa lumière sur ces pommes.
J’ai donc tenu le plus grand compte de l’héritage de Cézanne et de Fellini (une sorte d’arrière plan référentiel pas toujours conscient) mais aussi de celui des peintres abstraits de l’Ecole de Paris au premier rang desquels : Viera da Silva, Georges Mathieu, Roger Bissière, Marcelle Loubchansky, Robert Lapoujade, André Marfaing, Hans Hartung, Pierre Soulages. La création qu’elle soit picturale ou photographique ne s’inscrit pas dans une rupture, elle n’est jamais création ex nihilo, elle s’inscrit dans un héritage subtilement intégré des grands maîtres qui nous ont précédé. Avec tout de même ce quelque chose en plus, cette essence de chaque être qu’on appelle le style, ce qui fait la spécificité d’une œuvre, ce qui la rend immédiatement reconnaissable. Une gageure déjà fort difficile à tenir dans le monde pictural, a fortiori dans le domaine de la photographie.

Transfigurations

La lumière… sachons aussi, le cas échéant, la conjoindre à des objets ou des situations voire des moments exceptionnels ou extraordinaires :
- de superbes iris dans la plénitude de leur floraison,
- des craquelures dans le macadam que personne ne songe à regarder, admirables compositions abstraites, fruit de complexes jeux de forces impliqués dans un long travail de la matière,
- des feuillages d’automne saisis au moment optimal de leur coloration,
- des reflets dans une eau calme ou turbulente,
- un paysage maintes fois regardé mais qui se trouve soudain transfiguré par l’éclairage du soleil levant,
- un vent de sable à contre-jour sur une plage espagnole,
- un de ces nuages d’exception qu’on ne voit guère plus d’une ou deux fois par an. Les merveilleux nuages repérés par Baudelaire en son temps.

Moment opportun

Comme dans la vie de tout un chacun, il existe en photographie des moments opportuns, voire magiques, synchronistiques. Des moments où tout se conjugue de façon optimale : harmonie des couleurs, harmonie entre forme et fond, ombre et lumière, entre le sujet et son environnement. Correspondance aussi entre ce qui ce joue ou se ressent en notre monde intérieur et ce que la réalité nous donne à voir. La photographie pourrait d’une certaine façon s’inscrire dans la quête de ces moments magiques. Elle est aussi une quête intérieure. Cela demande du temps et des opportunités.

Les critères d’une photo « réussie »

Pour savoir si une photo est montrable, publiable ou exposable il suffit de l’accrocher pendant quelques jours sur un mur de son environnement immédiat : chambre, salon ou bureau. L’avoir ainsi dans son champ visuel direct ou tangentiel de longs moments tout au long de la journée. On percevra alors et très rapidement ses qualités, ses résonances subjectives : est-elle apaisante, ressourçante, accompagnante ou au contraire irritante, intrusive, agaçante. Et cette grande question : peut-on vivre avec elle ou pas ? On ne peut pas toujours le savoir à l’avance.